L'église primitive était purement juive. Jésus et les apôtres (tous Juifs) n’auraient pas pu abolir la polygamie sans laisser une plénitude de textes traitant cette problématique et ses nombreuses implications (héritage, éducation, divorce, garde des enfants etc.).
Dans certaines conditions la Torah imposait même la polygamie. Si un homme marié mourait sans avoir des enfants, son frère devait marier sa belle-sœur afin de susciter une descendance au défunt. Dans ce cas, seulement le deuxième enfant était considéré l'enfant du frère vivant.
Le Nouveau Testament ne traite pas le sujet de la polygamie. Étant donné qu'elle était répandue dans le judaïsme et que la population juive dans l'empire romain était importante (selon certains historiens entre 6 à 10 %) il était inutile d'en parler.
Dans la Bible la polygamie était légale, le divorce autorisé, mais l'adultère punissable.
Le terme « adultère » avait une signification différente dans le judaïsme que les Grecs et les Romains lui ont donné. Notre compréhension du terme « adultère » est due aux Romains. Cf. la page dédié au sujet « adultère » .
La conséquence est que l'on interprète de manière erronée l'enseignement de Jésus sur le divorce et l'adultère.
Dans notre compréhension occidentale, l'adultère est principalement lié au « plaisir » (c'est-à-dire au « sexe »).
Dans la Bible, le problème de l'adultère (et du divorce) est fortement lié à la « responsabilité » (à cette époque il n'y avait ni contraceptifs, ni assurances sociales – la survie des femmes et des enfants dépendait du père).
Dans le judaïsme, en se mariant, une « esclave » (i.e. une servante) devenait libre. Si une épouse n'était pas traitée correctement par son mari (précisément : 1. nourriture, 2. vêtements, 3. rapports sexuels), elle pouvait demander le divorce et restait libre.
En d'autres termes, si une femme était négligée sur le plan sexuel il s'agissait d'un motif valable pour demander le divorce.
Ainsi, une femme pouvait facilement demander le divorce, mais un homme ne pouvait le faire que si sa femme avait agi de manière adultère. Si l'homme n'était pas satisfait avec sa femme, il pouvait en épouser une autre.
Dans la monogamie, le mariage est une question de relation. Dans la polygamie, le mariage est une question de communauté. La vie en groupe est plus facile.
Bref : Jésus n'était pas contre le divorce, il s'opposait à ce que les hommes divorcent leurs femmes pour n'importe quelle raison arbitraire. Dans un environnement polygame, c'est une grande différence.
Contexte : Jésus a été interpellé par les scribes au sujet d'une controverse populaire à l'époque concernant un texte de la loi mosaïque (la Constitution de l'époque). La raison en était qu'en l'an 10 de notre ère, la présidence politique de la Cour suprême juive (le Sanhédrin) et, par conséquent, la jurisprudence en matière de divorce avait changé. Le point de départ était une vague formulation hébraïque dans la Constitution, qui invitait à des interprétations audacieuses. Il y avait notamment l'opinion (défendue jusqu'en l'an 10 par la Cour suprême juive) selon laquelle les hommes pouvaient renvoyer une de leurs épouses si elle n'était pas assez belle ou si elle ne savait pas bien cuisiner. Quel était donc le vrai problème ? A chaque épouse supplémentaire et aux enfants qui allaient en découler, le coût de la vie du ménage augmentait. C'est pourquoi certains hommes ont eu l'idée de remplacer tout simplement l'une de leurs épouses ! Pour ce faire, il a suffi d'accentuer le texte de la loi mosaïque sur le divorce quelque peu différemment. Le début de la question en grec (Εἰ ἔξεστιν) est parfois traduit simplement par « est-il permis ». Ceci est imprécis, car la tournure signifie littéralement « sort-il de ? » (sous-entendu « la constitution mosaïque »). Le texte grec indique que la question était liée au droit. D'ailleurs, en anglais plusieurs Bibles traduisent ‘is it lawful’ (« est-il conforme au droit »). La question n'était pas de savoir si le divorce était légal (bien sûr qu'il l'était), mais dans quelles conditions le divorce était légal. Et en effet, c'est bien ainsi que la question des scribes était formulée : « Est-il conforme à la constitution qu'un homme répudie sa femme pour n'importe quel motif ? » (Mt 19,3).
L'enseignement de Jésus sur le divorce visait à protéger les femmes et les enfants !
Les interprétations diverses du texte constitutionnel au sujet du divorce demandé par l'époux illustrent à elles seules la formulation vague de la loi mosaïque. Ceci contraste nettement avec la procédure de divorce engagé par une épouse. A ce titre, la constitution était si claire qu’il n’y avait pas de débats. Notons également que la jurisprudence qui avait été défendu par Hillel, l'ancien président du Sanhédrin, jusqu'à l'an 10 de notre ère (le mari peut divorcer une femme pour n'importe quel motif) revenait pratiquement à accorder à un mari au moins la même facilité pour demander le divorce qu'aux épouses. Or, à mon sens, ceci était précisément le contraire de ce que Moïse avait exigé. Le mari était dans une position de force, car il pouvait avoir plusieurs femmes. Demander le divorce aurait donc dû être plus difficile pour lui.
Placer les déclarations du Messie dans un contexte monogame déforme complètement le message initial. Et cela conduit à une vue désobligeante du divorce dans les églises. Selon l'Église catholique, le mariage est encore indissoluble aujourd'hui et le divorce est toujours illégal dans les Philippines fortement catholiques.
Étant donné que les théologiens lisent habituellement le Nouveau Testament à travers les lunettes de la monogamie, certains passages de la Bible sont également traduits en conséquence : Par exemple, lorsqu'on se réfère aux dirigeants d'églises, l'article indéfini est souvent interprété comme un adjectif numéral (1Tim 3.2 et verset 12 ainsi que Tite 1.6). En grec hellénistique tout comme en français, l’adjectif numéral (1 femme) peut servir d'article indéfini (une femme). C’est la raison pour laquelle l'exigence pour les responsables d'églises d’être « homme d'une femme » (μιᾶς γυναικὸς ἄνδρα) est traduit parfois par « homme d'une seule femme ». Le mot « seule » est alors rajouté en français, mais ne se trouve pas dans le texte original : Les traducteurs bibliques font ainsi de la monogamie une exigence pour que quelqu’un puisse devenir responsables d'églises. En grec, l'article indéfini n'est utilisé qu'occasionnellement*, mais peut servir à souligner l’indéfinition, c'est à dire la diversité des cas différents qui sont visés par une tournure aussi floue : « homme d'une femme (quelconque) ». Et tandis que « mari d'une femme » sonne bizarre en français, c'est une expression courante en grec pour parler d'un homme marié. En d'autres termes l’apôtre Paul (qui était veuf) parlait d’un homme qui est (ou qui a été) marié, par opposition à un homme qui n'a jamais eu de femmes. L'apôtre ne se préoccupait pas du nombre de femmes qu'un leader pouvait avoir, mais plutôt du fait que les responsables devaient avoir de l'expérience dans la vie familiale. Il suffit de lire le contexte pour s'en rendre compte. L'utilisation de l'adjectif numéral comme article indéfini dans les passages qui viennent d'être discutés est également confirmée par le fait que Paul utilise exactement la même construction grammaticale dans 1 Timothée 5.9, où il parle d'une « femme d'un homme (quelconque) » (ἑνὸς ἀνδρὸς γυνή). L'apôtre y parle de veuves. Le sens de « femme d'un seul homme » ne ferait aucun sens dans ce contexte. Les veuves se caractérisent par le fait que, dans le passé, elles avaient été « femme d'un homme » (c'est-à-dire mariée). En d'autres termes, les veuves sont veuves même si elles sont devenues veuves deux fois. Si vous connaissez l'hébreu biblique, vous aurez remarqué que cette particularité n'est pas seulement grecque, mais aussi hébraïque (par exemple, dans 1 Samuel 1.1 l'auteur parle « d'un homme (quelconque) » – אִישׁ אֶחָד). En tant que Juif savant, Paul a visiblement utilisé intuitivement cette façon de s’exprimer en grec également.
* En fait, il n'y a pas d'article indéfini en grec. Pour en savoir plus, lisez mon étude.
Pour faire court : De l'instruction de l'apôtre, d'être « mari d'une femme (quelconque) » (c'est-à-dire marié), les traducteurs de la Bible ont fait un « mari d'une seule femme » (donc monogame).
En résumé : En interprétant et parfois même en traduisant des textes juifs d'une manière non juive, c'est-à-dire détaché de leur contexte historique, les lecteurs modernes mettent dans la Bible des choses qui n'y sont pas.
De Chris Zürcher. Page mise à jour le 21 Juillet 2024